Robots : regarder en avant ou en arrière ?

23 décembre 2014
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Ce post est extrait d’un billet invité de Michel Leis sur le blog de Paul Jorion sur lequel je suis intervenu.

Cela fait plusieurs semaines que je lis et parcours, entre un ou deux autres, ce blog qui est sans doute un des plus suivis dans le domaine (plusieurs dizaines de milliers de visiteurs), bien géré par un anthropologue-financier belge. Il ne manque pas une invitation à développer publiquement ses analyses dans ses nombreux livres, à la télé ou ailleurs. J’ai une très haute opinion de son intelligence, de sa culture et de sa capacité d’analyse. Je ne jetterai pas plus de compliments, au risque de paraître partisan.

Pourtant je me demande de plus en plus souvent quel le combat est mené dans cette blogosphère depuis 2008, date du début officile de la crise. S’agit-il de s’opposer pour s’opposer ? S’agit-il de se lancer dans un combat inégal avec les pouvoirs ? Le concept de rapport de force entre riches et pauvres, capitalistes et travailleurs, est une des bases sur laquelle leur contestation fonde sa légitimité ou son existence. S’agit-il dans le chef de Paul Jorion de mener une étude anthropologique à propos d’une société en crise, ou d’une volonté de contribuer à un monde meilleur ? J’avoue que je perds mon latin en cherchant en vain des ébauches de solutions pour cet avenir meilleur !

Je ne vois pas ce que le pouvoir en place – dont on ne peut nier les erreurs, les hésitations et le manque d’inspiration pour solutionner les problèmes du monde – peut trouver là comme idée neuve pour se sentir incité à changer de politique (ni même dans les revendications syndicales).

La loi de l’action et de la réaction joue pleinement son rôle entre le pot de fer et le pot de terre que constituent les masses armées humaines, concernées et consternées.

Voilà dans quel état d’esprit j’ai rédigé ce qui suit.

Michel Leis : Nos sociétés sont fondées sur des rapports de forces.

Sommes-nous intéressés par une société où les rapports de force auraient disparu ? Si oui, ce qui semble le cas de ceux qui les dénoncent, ce qui me paraît remarquable est que pour combattre ce rapport de force, ils essayent justement d’utiliser les atouts de leurs opposants ! A se demander si le but n’est pas de donner foi à une remarque d’un intellectuel dont j’ai oublié le nom selon laquelle le combat est une fin en soi.

Peu importe le résultat de la bataille ou la révolution, elle ne supprimera pas les rapports de force.  Avec un telle règle du jeu, les rapports de force après le combat feront avant longtemps une chose : croître… Si le pot de terre casse le pot de fer, le pot de terre devient le pot de fer…

Efforts désespérés pour maintenir un bateau… en équilibre
(publié par Paul Watzlawick dans « Changements )

Michel Leis : La fin de l’État providence sape les bases mêmes du consentement. La montée du chômage annihile la relation de dépendance pour un nombre croissant d’individus. Elle rend de plus en plus insupportable ce déséquilibre pour ceux qui ont encore la chance d’être au travail, les revenus disponibles après les charges ne sont plus en mesure de construire l’acceptation de l’ordre existant par l’accès aux biens de consommation.

Comment peut-on proclamer la fin de l’Etat providence ?

La fin de l’ancien état providence. Oui, mais il y a moyen de créer un autre état providence complètement différent !

Chômage croissant exponentiellement. Oui, c’est vrai et inévitable, car les robots remplacent les salariés (mais ils ne font pas que cela !)

Le début d’un nouvel état providence. Oui, je le crois, car les robots produiront de plus en plus de choses à partager. On oublie de voir qu’en échange du travail que les robots volent, ils accompliront leur vocation : produire plus (à partager) que ce que nous produisions avant.

Dans un monde où le travail disparaît, les salaires disparaissent, l’argent disparaît et la capacité d’acheter ce qui est produit disparaît (il se peut même que la loi de l’offre et de la demande disparaisse, il faut y méditer). Mais, par définition, l’utilisation de ce que les robots produisent (anciennement appelée consommation) ne disparaît pas, sauf si on annonce la mort des robots, auquel cas, on s’excite pour rien.

J’espère (à 63 ans) voir le jour où les robots feront tout pour mes enfants (ce jour a été prédit pour dans 20 ans par Bill Gates – voir lien vers Bernard Stiegler ci-dessous). J’espère voir le jour où le travail aura disparu et, au lieu d’avoir la chance d’avoir un travail (de merde), on aura la chance d’avoir des loisirs enrichissants (adjectif volotairement choisi pour son ambiguité).

J’espère voir le jour où le non-travail sera devenu la norme tout comme l’état de « divorcé » anciennement culpabilisant a pris le pas sur l’état de « marié » qui a du même coup perdu son caractère enviable.

C’est dingue de s’accrocher aussi vicéralement à l’idée d’avoir un travail (de merde) ! Surmoi freudien, quand tu nous tiens, tu ne nous lâches décidément pas !

Le jour où l’on aura compris que le travail que nous trouvons toujours plus pénible et stressant aura disparu, il restera quelques personnes avec-travail qui envieront ou non (selon leur ressenti) les sans-travail…

Après la révolution robotique, de deux choses l’une : ou bien les capitalistes propriétaires des robots meurent étouffés par leurs produits, ou bien ils les distribuent pour pouvoir continuer à regarder leurs robots fonctionner. A mon avis, cette révolution peut se faire dans le calme, si l’on utilise les bons arguments difficiles à mettre au point.

Construire du neuf ou démolir du dépassé ?
Regarder devant ou regarder derrière ?

Les blogs devraient servir à stimuler la révolution créatrice d’un monde nouveau au lieu de pointer des dix doigts les rapports de forces pour combattre un ennemi presque KO. Au lieu de lui donner le coup de grâce, il vaut peut-être mieux lui faire prendre conscience de l’avantage qu’il peut retirer en se relevant avec notre aide. Projeter sa propre force sur l’armée d’en face pour la vaincre dans un duel sans fin, brute contre brute, est-elle la seule stratégie possible pour construire un monde meilleur ?

Ce qui précède est-il idéaliste ?

On dit que les capitalistes creusent leur propre tombe tellement ils sont aveuglés par leur avidité. Paul Jorion le démontre en montrant comment ils ont parié sur la chute de leurs propres produits à Wall Street. Eh bien, actuellement, en installant des robots partout, ils condamneront, sans doute sans s’en rendre compte, l’argent sous la forme qu’il a actuellement et dont ils sont si friands et nous si envieux. Pour continuer à capitaliser de plus en plus, ils n’auront d’autres choix que de distribuer à vil prix ce que leurs robots produisent, car il n’y aura plus assez de salaires pour acheter leurs produits.

Larry Page (CEO Google) a donné une une interview à Trends Tendance. La page de couvertue indique (1) que 90% du travail aura disparu dans 50 ans, (2) que le robots produiront tout et (3) que le prix de l’immobilier serait divisé par 20 ! Il n’y a pas de fumée sans feu. Supprimons les exagérations et le sensationnel qui fait vendre le magazine. La future réalité reste là…

Je n’apprécie pas le business model de Google où je suis à la fois le produit (mes données) et le client (la pub que je paye au supermarché). Dans le cadre de référence économique existant, ce modèle est totalement absurde et révoltant. Mais force est de constater que Google a quelques années d’avance sur la pensée du reste du monde, intellectuels compris. Et dans ce nouveau cadre de référence, il y a des opportunités sociétales très bonnes à prendre. De toute façon on a que le choix de se référer au passé ou à l’avenir. Moi je choisis l’avenir ! Il faut utiliser la force du vent à son avantage au lieu de chercher vainement à l’arrêter de souffler.

Bernard Stiegler explique bien que tout le monde deviendra intermittent du spectacle dans sa conférence Travailler demain. Il précise que la robotisation n’est pas nécessairement une catastrophe !

Il me semble que l’on n’a pas encore pris conscience que les robots font les deux choses suivantes et pas seulement la première :

  • supprimer le travail humain. Il faut arrêter de se focaliser sur ce seul point, et s’obstiner bec et ongles à conserver un travail stupide ! Le combat, s’il existe, n’est plus là.
  • produire sans effort ce que l’on veut.

La robotisation n’est pas une catastrophe, sauf si le trop-plein de loisirs nous déprime !

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